An Interview by Lynn Flewelling

Compte-rendu d'une interview de l'auteur par Lynn Flewelling parue dans le "Bangor Daily News" en novembre 1995, après la sortie de "la Pierre des Larmes".


Un post-it sur l'ordinateur de Terry GOODKIND déclare : "Sois implacable". Un autre, à côté, avertit : "N'espère aucune pitié". De savoir si le message est pour lui ou pour les autres, on ne le sait pas exactement. Probablement les deux...

Goodkind a débarqué brusquement sur la scène de la fantasy en 1994 d'une façon à laquelle même les écrivains les plus acharnés ne peuvent que rêver. Deux ans auparavant, il avait décidé d'accomplir le grand rêve de sa vie : être un romancier. Un an plus tard, il envoyait une lettre décrivant son premier travail, un opus de 300 000 mots nommé "La Première Leçon du Sorcier", à Russel GALEN. Galen, l'un des agents les plus influents du milieu, lui répondit rapidement : "Je sens le frémissement d'une histoire dans votre ébauche. Envoyez-moi votre livre".

Dix semaines plus tard, "La Première Leçon du Sorcier" se vendait aux enchères pour plus de six fois le prix record jamais payé pour un premier roman de fantasy. Publié en octobre 1994 avec un premier tirage de 60 000 exemplaires (3 à 5 fois la norme), il est devenu  un best seller international et a très vite gagné les faveurs de Marion Zimmer Bradley, Anthony Piers, Anne McCaffery et du "Kirkus Review". C'est aussi un des premiers romans de fantasy qui a eu le plus grand succès dans l'histoire de l'édition. Une suite, "La Pierre des Larmes", vient tout juste d'avoir un lancement tout aussi impressionnant. Les droits des trois livres suivants de la série ont déjà été perçus comme avance substantielle. Vraiment implacable.

"Je déteste raconter cette histoire à ceux qui se battent pendant des années" me dit Goodkind pendant notre longue conversation dans sa résidence de Mount Desert Island la semaine dernière. "Ils me regardent, et je me recule au cas où ils me sauteraient à la gorge."

À 47 ans, Goodkind est un homme grand et vif avec une queue de cheval et un sens de l'humour développé. Jeans et T-shirts restent ses vêtements préférés. "Quand le livre a commencé à avoir du succès, j'ai renouvelé complètement ma garde-robe" dit-il, avec une lueur dans les yeux. "Cela m'a coûté au moins 100$".

Natif d'Omaha, Nebraska, Goodkind vint pour la première fois dans le Maine après avoir obtenu son diplôme universitaire. "J'ai la sensation d'avoir été mal placé dans le cosmos et que mon coeur appartient au Maine" dit Goodkind, décrivant son coup de foudre pour cet état. "Après ça, j'y suis revenu tous les ans. Tout le monde disait : "Quand tu prendras ta retraite, tu pourras déménager ici". Mais je me suis dit "Pourquoi devrais-je passer toute ma vie là où je ne veux pas être ?"." Il y a 12 ans, il a acheté, avec sa femme Jeri, 4 arpents (NDT : 1,6 hectares) de terrains boisés et s'y est établit.

Notre interview a débuté par une visite guidée de leur maison spacieuse et très isolée que Goodkind, en tant qu'artisan expérimenté et ancien fabricant de meubles, a dessinée et construite. La personnalisation de cette maison est poussée jusqu'à inclure une magnifique bibliothèque en panneaux de chêne, une porte en forme de cercueil avec un éclairage intégré ("J'en avais marre de faire des portes rectangulaires") et ce qui est probablement la seule cuisine au monde entièrement faite en Corian. Quand il appela DuPont, le fabricant de Corian, pour des conseils sur la fabrication de portes de meubles à partir de ce lourd matériau ressemblant à de la pierre, on lui répondit qu'on ne pouvait pas le faire. Il prouva le contraire. Une des plus larges portes pèse 65 livres (NDT : 29,5 kilogrammes environ) mais s'ouvre sans à-coups sur de nombreux gonds, et est magnifique. En résumé, toute la maison montre un homme déterminé à manifester sa vision personnelle du monde.

Avec ses épées, ses gargouilles, ses antiquités et ses masques indonésiens, la maison est remplie d'exemples du travail de Goodkind - ses peintures, ses outils, son mobilier. Il fait référence à la bibliothèque de son bureau en parlant de sa « Ph.D. en Formica ». Pour parachever l'effet monolithique désiré, il a utilisé des panneaux de granit courbes avec des motifs de Formica, avec les bords peints à la main pour donner l'apparence d'une pierre sans jointure. La même technique méticuleuse est utilisée pour les bordures décoratives qui entourent les cartes dans ses livres. La création du motif en feuille de vigne lui a pris 150 heures, une tâche dont il s'est volontiers acquittée, afin qu'elle soit faite à sa convenance. Pourtant, tout cela - la peinture, les outils, la construction de sa maison - semblent être des détours dans son évolution, sur son chemin en direction de sa véritable vocation.

"Je ne pense pas que j'aurais pu écrire plus tôt comme je le fait actuellement" dit Goodkind. "Il a fallu que je vive tout ce temps, que j'ai toutes ces expériences, pour créer ce que j'ai créé. Je savais que je voulais écrire, mais je me devais d'être prêt afin de ne pas me planter. Déménager dans le Maine fut l'étape finale."

Selon Goodkind, il ne connut pas scolairement un départ de bon augure. Gêné par des difficultés de lecture et d'écriture non diagnostiquées, il fut considéré comme sous-doué.  Au lieu de se décourager, il se mit, au contraire, à lire en cachette des romans à la bibliothèque municipale, loin des yeux de ceux qui le jugeaient. Un professeur au lycée remarqua et encouragea son habileté de conteur d'histoire. Cet encouragement resta en lui, mais était toujours en désaccord avec l'éducation classique et il finit  par quitter  l'université.

"Depuis que je suis petit, j'ai toujours eu des personnages dans mon esprit" dit Goodkind, expliquant comment il est devenu un auteur de fantasy. "Je m'endormais le soir en écoutant leurs histoires, leurs dilemmes. Ce sont toujours des personnages en conflit avec eux-mêmes - ce qui met leur monde en pièces, ce que ça leur demande pour le reconstruire. Aujourd'hui, j'aborde l'écriture du point de vue des personnages."

"L'Épée de Vérité" est une série épique de "high fantasy". Les héros centraux, Richard Cypher et la mère Inquisitrice Kahlan, tentent de préserver à tout prix leur monde des démons. Dans la cosmologie de Goodkind, les héros et leurs ennemis ont des personnalités définies et des personnalités crédibles.

Il attribue le succès de son travail au fait qu'il écrit au sujet de grandes valeurs morales et qu'il dénonce les injustices modernes.

"J'ai toujours dit que la fantasy était une sorte de philosophie déguisée" explique-t-il. "Cela vous permet de dire des choses qui semblent très dramatiques et de vous en tirer. Si vous avez des personnages de fiction moderne qui disent la même chose en se baladant dans une Oldsmobile, ils ont l'air ridicules. La fantasy permet de plier le monde et les situations à sa convenance pour se focaliser plus clairement sur les aspects moraux de ce qui arrive. Dans la fantasy, vous pouvez distiller la vie jusqu'à obtenir l'essence même de votre histoire."

Goodkind est souvent consulté par des écrivains désireux d'être publié, qui veulent connaître "Le Secret" pour être publié. Bien qu'il est peu de patience avec ceux qui croient qu'il y a un truc ou formule magique pour être publiés, il encourage activement les écrivains qui comprennent que le succès vient du travail acharné et d'une envie d'écriture. "J'ai cherché, j'ai travaillé" dit Goodkind. "Je n'écrivais pas pour être publié ou pour l'argent. J'écris parce que c'est ce que je dois faire. C'est ma passion, mon bonheur."

J'ai demandé à Goodkind s'il était surpris par l'accueil fait à son oeuvre. Après un court instant de réflexion, il a secoué la tête. "Je visualise le succès que je souhaite, la manière dont je veux que les choses se passent, de la même façon qu'en sport, on visualise là où on veut que la balle aille. Donc d'une certaine manière, quand c'est réellement arrivé, une part de moi a été surprise et heureuse. Une autre partie est restée indifférente car j'attendais ça de moi."

Goodkind se verrait bien comme l'auteur de fantasy numéro 1 en Amérique. Étant donné sa situation actuelle, cela ne semble pas un but si fou.

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Texte traduit par Devailemane

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